Epicerie autogérée éphémère – Bilan des Rencontres de Permaculture (RNP)

L’association nationale de permaculture Brin de Paille (BdP) a pris le pari audacieux de proposer cette année une épicerie autogérée éphémère en partenariat avec Cooplib. A moins que ce ne soit une épicerie permaculturelle éphémère ? C’est, à notre connaissance, la première fois en France qu’un tel projet est mis en œuvre sur un festival regroupant plusieurs centaines de personnes. Nous vous proposons un bilan de cette expérience, reprenant pour se faire la fleur de la permaculture et ses pétales (version revisitée par Brin de Paille).

Fleur de permaculture – Brin de Paille 2022

Politique et pouvoir

La permaculture n’est pas qu’une histoire de jardinage ou de prise de conscience individuelle : elle promeut la conception de nouveaux modes d’organisation de la société afin de créer des conditions de respect et de soin du/au vivant. Ceci passe, notamment, par la remise en cause des pratiques de domination et de pouvoir, rarement questionnés en permaculture. C’est dans cette optique que sont organisées les rencontres nationales de la permaculture (RNP) : permettre la participation du plus grand nombre, de l’organisation à la programmation et de se sentir légitime.
Le modèle des épiceries autogérées est précieux à cet égard. Il permet de nous questionner sur ce qui est nécessaire ou superflu. Quels sont vraiment nos besoins pour s’organiser ? Peut-on prendre des décisions sans demander à une autorité ? Doit-on vivre des jeux de pouvoir et subir des privilèges pour s’approvisionner en produits du quotidien ? Que dire d’un espace où les organisateurs de l’événement lâchent prise sur ce qui s’y passe ?
Nous avons pu (ré)expérimenter que la coopération est plus satisfaisante que la compétition et qu’elle demande moins de travail et d’énergie; que l’entraide apporte beaucoup de satisfaction et que tout le monde est en capacité d’expliquer les choses sans avoir dix ans d’expérience ou des diplômes.
Pour Brin de Paille cette expérience était un risque financier et moral. Que se passerait-il si, sur place, personne n’a de l’intérêt dans le projet ? Si personne ne le comprends ? Si le stock est volé ? C’était un choix politique fort qui a été fait ici : prendre le risque de perdre beaucoup pour avoir la chance de donner à vivre un autre monde. Finalement, BdP a tablé sur le meilleur de nous-même et sur l’énergie créée pendant les RNP : pari gagné !
Un autre choix qui a été fait et qui nous semble avoir joué en faveur de la réussite est que chaque participant.e était membre de l’épicerie, ce qui a créé d’emblée l’aspect bien commun.
Enfin, n’oublions pas que tout ceci de même que les rencontres de permaculture n’ont été possibles que grâce aux travailleureuses qui sont oubliés ou rendus invisibles par la société, par notre désintérêt ou mépris et pourtant essentiels au maintien de la production et des flux : transporteureuses, éboueureuses, caristes, préparateurices de commande, raffineureuses, maintenance des réseaux électriques, gaziers, téléphonique, éducateurices, paysans, etc.

Autonomie matérielle et technique

C’est probablement l’élément le plus concret. Combien d’allers-retours évités au commerce capitaliste le plus proche ? Quelle satisfaction d’avoir ce qu’on a besoin sous la main sans débourser un prix « festival » ? Et quelle satisfaction de pouvoir rapidement maitriser un lieu et ses codes, de s’y sentir chez soi, le tout sur un événement où, par définition, on n’est pas chez soi ?
Il nous semble que cette démonstration faite avec des bouts de ficelle questionne également notre volonté habituelle de proposer, dans nos divers projets, des choses finies, polies, belles, etc. Et répondre aux attentes, de satisfaire des consommateurs. L’aventure collective ici était au centre et bien qu’un peu bordélique : on se l’approprie d’autant mieux. Des milliers d’euros de produits étaient librement disponibles et nous avons pu nous organiser collectivement pour y accéder avec quelques bouts de papier. Deux trois éléments auraient pu faciliter la donne sur place : deux trois classeurs, un tableau pour laisser des messages, plus de sachets pour le vrac, etc.  La gestion du crédit des comptes une fois sur place mérite également que l’on s’y penche. Des pistes pour les années suivantes.

Économie et écologie

Une épicerie autogérée ne règle pas tous les problèmes liés à la marchandisation du monde : qui produit quoi, comment, où,… Peut-être les années futures, le modèle étant plus intégré par la communauté, verrons-nous davantage nos diverses productions dans les rayons, voir peut être produirons-nous collectivement pour cette échéance ? Cela vaut également pour le bar. C’est désormais dans nos mains à toutes et tous. La permaculture c’est ce que l’on en fait.
Question compta, pour la première fois les RNP sont déficitaires et le choix de mener cette expérience a pu alourdir le bilan. Brin de Paille a fait le choix de ne pas augmenter le prix d’entrée aux rencontres et de reverser 1€ de ce montant à chacun des participants comme crédit initial à l’épicerie. Ainsi, BdP recevait cette année 4€ par jour et par personne pour financer ces rencontres, au lieu des 5€ habituels. Cela augmentait le nombre de participants nécessaires pour l’équilibre. Or, cette année, l’affluence a été nettement en dessous des estimations.
Quoi qu’il en soit, l’épicerie, elle, a été bénéficiaire de 150 euros. Nous avons eu raison de nous faire confiance ! Une des causes probables, bien que nous ne puissions le mesurer, ce qui fait aussi partie de la confiance mutuelle, est qu’une partie des membres n’a pas utilisé son crédit.
4182 euros de produits étaient disponibles. Produits qui étaient mis à disposition sans marge faite sur le prix d’achat initial (à prix coûtant donc). L’argent nécessaire pour les achats a été avancé à 20% par des fournisseurs et producteurs eux-mêmes, à 10% par BdP, à 50% par Cooplib, à 5% par l’épicerie récemment créée « Chez Louise » (87) et 15% par les participants aux rencontres qui ont donné du crédit lors de leur inscription anticipée. Les prochaines années, nous espérons que cette dernière part augmentera. C’est à dire que nous, les participants aux rencontres, anticiperions nos envies et participerions financièrement en amont, plutôt que sur place. De la même manière nous espérons qu’en amont nous seront nombreu.ses à participer aux commandes !

Rapport humains vs. les machines, les outils

Au sein de l’épicerie, nous avons toutes pu voir le « faible » niveau technologique requis (en comparaison des normes technologiques imposées dans le monde capitaliste) : une balance, un frigo, des tables, quelques feuilles de papier et quelques stylos. Ce n’est pas un choix par défaut du à la difficulté de s’organiser autrement pendant un tel évènement : c’est au contraire un choix réfléchi et constitutif du modèle. La technologie ayant toujours des implications sur les personnes, ce type d’épicerie considère que moins elle est présente mieux on se porte. Autrement dit, il existe des technologies dites autoritaires en comparaison de technologies dites démocratiques (tout le monde peut se les approprier facilement, personne ne se sent exclu). Bien sûr, il ne faut pas oublier les technologies masquées à savoir que des ordinateurs ou des terminaux électroniques ont été utilisés pour passer commande, payer les commandes, des véhicules lourds pour les transporter,…
Moins de machines, signifie plus d’humain, plus de transmission des uns envers les autres. Ce n’est pas nous qui allons nous en plaindre. C’est également plus de responsabilité : on ne peut pas se défausser sur la machine quand on ne sait pas ou que l’on a pas envie de faire ou d’aider.

Rapport à soi, aux autres et au monde

Le contexte de cette épicerie éphémère était très particulier. Le modèle autogéré a démontré sa robustesse dans de nombreux collectifs bien qu’il soit encore peu diffusé en permaculture. Ces collectifs apprennent à se connaitre, leurs membres sont reliés de manières diverses entre eux et iels ont intérêt à ce que l’épicerie dure dans le temps. Qu’allait-il se passer lorsque l’on propose ce modèle dans un contexte où la plupart des individus ne se connaissent pas et ne verront pas les conséquences de leurs actions ? Pouvions-nous nous faire confiance dans ce cadre-là ?
Nous l’avons vu plus haut, la trésorerie de l’épicerie est positive. Quel que soit le montant de perte, d’erreurs, ou de truanderie : il est marginal. Nous avons proposé un espace accessible à toutes et tous, de jour comme de nuit, sans surveillance ni encadrement et le bilan est immensément positif !
Si nous avons pu placer la confiance au centre du fonctionnement, si nous avons pu le faire sans nous connaitre et sans lendemain, qu’est-ce que ça raconte de nos organisations habituelles ? Et qu’est-ce que ça vient interroger de nos habitudes dans nos réseaux de permaculture ?
C’est le moment de parler de nous, Ludo & Benoît, instigateurs principaux de cette expérimentation : alors que nous sommes familiers du modèle nous avons été bluffés et dépassés par la gauche de nos propres peurs. Nous tirons notre chapeau à nous toustes. 

Connaissances et apprentissages

« C’était convaincant. Si on m’en avait parlé avant j’aurais pas forcément compris. »

Les épiceries autogérées auraient pu être un atelier théorique de plus parmi les autres. Néanmoins l’expérience nous semblait ici primordiale. Il est beaucoup plus parlant de jouer collectivement à l’épicerie autogérée que d’écouter quelqu’un nous en parler.
Bien sur, même si tous les usagers confrontés à une forme étrange ou méconnue ont appris de leur expérience cela a parfois été « à la dure », mis devant le fait accompli d’un fonctionnement pas du tout familier. Il est très difficile de doser la difficulté en amont, surtout avec des centaines de personnes différentes. Les collectifs qui créent leurs épiceries se l’approprient plus en douceur, à leur rythme. Ici, le rythme était dicté par la durée des rencontres. 
La présentation du modèle général, tel qu’il est pratiqué de manière perenne par des collectifs, a été le deuxième jour un déclencheur dans la prise en main de l’outil par certains. Les quelques mots à l’agora et surtout à l’accueil auront aidé aussi à faire passer des messages. Par ailleurs, et même de manière centrale, au vu des retours qui nous ont été faits, il apparait que le jeu, l’observation, le mimétisme ont fonctionné et permis l’apprentissage. Le tout enrobé et épaulés de tous les autres avec qui échanger.

Croyances et représentations

Qu’est-ce que cette organisation vient questionner de nos fonctionnements habituels ? En particulier en permaculture ? Et inversement, quelles sont les prétentions de ce modèle ? Les épiceries autogérées font-elles la démonstration de ce qu’elles prétendent être ?
Le modèle des épiceries autogérées vient sans conteste remettre en question nos croyances et nos représentations sociales. Ces épiceries sont issues du courant de pensée libertaire-égalitaire qui prône une organisation sociale basée sur l’égalité politique où la question des enjeux de pouvoir est centrale dans la logique de conception et où l’humain est regardé avec empathie pour lui-même mais sans œillère : iel est un animal social, iel est à la fois bon et mauvais, iel juge, iel calcule et iel est altruiste, iel est amour mais aussi haine et colère, etc. Bref, dans ce système de représentation, il est refusé de cacher ce qui ne plait pas, ce qui est dur à accepter ou ce qui nous arrange sous prétexte que ça simplifierait l’équation. L’humain se comporte au mieux ou au pire au sein des structures sociales auquel iel évolue et qui le contraignent. La permaculture n’échappe pas à la règle.
À partir de là, il nous semble que l’humain mis en condition d’égalité politique se comporte de manière plus vertueuse que dans des systèmes conçus sur des bases inégalitaires, de compétition ou de croyance au mérite. Pas de vol, pas de prise de bec, de l’entraide, de la joie, de la simplicité,…

Quelques témoignages

  • « Pas évident vu nos habitudes de conso mais si évident dans la réalité. Il faut le vivre pour se rendre compte que c’est si simple et que tout commerce pourrait fonctionner comme ça. »
  • « Super proposition. Préparer ses courses à l’avance et les retrouver sur place. C’était autogéré mais probablement plus d’accompagnement [à prévoir] pour ceux qui ne sont pas habitués. Même au bout de 3 jours il y avait plusieurs explications divergentes. Une des expériences à réitérer. »
  • « Difficile à comprendre à l’avance ce fonctionnement que je ne comprends pas. En le voyant fonctionner c’est cool. »
  • « Ça donne envie d’en voir plus. »
  • « Rapidement, après une présentation du fonctionnement, de nombreuses personnes se sont spontanément auto organisées pour mettre en rayon, afficher les prix, nettoyer et aménager le local. Pendant l’événement, ceux qui avaient les informations de fonctionnement transmettaient à ceux qui découvraient. Ça se passait naturellement et sans avoir besoin de solliciter les personnes à l’origine de l’initiative. »
  • J’ai beaucoup aimé « jouer » à l’épicier, mettre en rayon, étiqueter, pouvoir amener ce que l’on veut comme produits pour en faire profiter les autres et repartir avec des produits qu’on n’aurait pas forcément testé autrement comme les protéines de soja texturées par exemple. Le lien aussi que cela crée entre les participants était sympa, une personne nous expliquait le fonctionnement inhabituel de cette épicerie puis nous l’expliquions aux autres personnes que nous croisions. Il y avait une bonne dynamique et cela donne vraiment envie de voir et créer des initiatives de ce genre près de chez nous. »
  • « On pousse ici encore un peu le curseur de l’autogestion et auto-organisation. C’était très plaisant de constater l’entraide que ça génère et la confiance entre toutes le parties. Cette boutique éphémère avait tout ce dont on a besoin pour manger et pour aussi relier les personnes. »
  • « Je vois que la permaculture gagnerait à s’ouvrir au-delà de ses clichés habituels ».
  • « J’ai bien perçu et ressenti la puissance féconde de la confiance intégrale… alors que nous étions plus de 200 sur place ! Avec la confiance, bien des activités prétendument impossibles deviennent possibles ! J’ai ressenti une émotion très positive en y venant de nuit, c’était ouvert ! Le non contrôle me fait beaucoup de bien. »

–> Nous n’avons recueilli que quelques témoignages. 15 avis ne suffisent pas à rendre compte du réel alors envoyez-nous les vôtres (1 à 3 phrases max.) sur cette expérience aux RNP sur contact@cooplib.fr.

Epicerie autogérée éphémère – Bilan des Rencontres de Permaculture (RNP)

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Les membres


Une seule personne peut lancer une épicerie libre et réaliser les étapes ci-après mais le faire à plusieurs est beaucoup plus aisé y compris pour la suite de l'aventure et plus convivial.


Comment trouver d'autres membres ?


Si tout se passe bien
  • Contacter les personnes que vous connaissez qui sont déjà motivées par la thématique
  • Envoyer des mails aux membres des réseaux dont vous faites partie
  • Organiser une séance de cinéma autour d'un film ou d'un documentaire qui parle plus ou moins du sujet
  • Organiser une présentation du modèle aux intéressés par les membres de l'Arrosoir
  • ...

Si votre réseau est limité ?

  • Faire la liste des réseaux locaux qui s'intéresseraient de près ou de loin au sujet
  • Distribuer des flyers place du marché
  • Faire le forum des assos
  • ...

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Outil administratif


Dans le modèle des épiceries libres, la création d'une association n'est pas une fin en soi mais la mise en commun d'un outil administratif qui permet notamment la création d'un compte en banque commun, la signature d'un bail au nom du collectif et la possibilité de passer des commandes auprès des grossistes par exemple.

 

Pour faciliter cette étape, l'Arrosoir a créé des statuts-types adaptés, que vous trouverez dans les ressources.

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Le local


La recherche ou la trouvaille d'un local est la seule étape qui peut prendre du temps compte tenu des caractéristiques d'un territoire. C'est le seul "frein" à la rapidité de création d'une épicerie. Mais c'est largement surmontable.

 

Comment trouver un local ?

 

Si tout se passe bien
  • Quelqu'un a déjà un local à prêter, à louer
  • Un local est disponible à la location pour une somme raisonnable
  • La commune, un bailleur (etc.) accepte de mettre un local à disposition


Si le territoire s'avère compliqué
  • Louer un garage box pour démarrer
  • Installer un conteneur sur un terrain

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L'assurance


Une fois le local trouvé, il suffit de contacter un assureur pour assurer le local. Généralement on vous demande la superficie du local, le nombre de membres actifs et le montant des stocks ou du matériel entreposé.

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Le compte commun


Création compte en banque 
Les banques ont mis en place des procédures contraignantes de création de compte qui sont adaptés à des organisations hiérarchisées où s'exercent un fort contrôle autoritaire et pas à des associations autogérées. Ce sont donc les responsables administratifs de l'association qui doivent assurer la création du compte et des accès au compte. Il suffit de prendre un rendez vous et y apporter les documents qui vous seront demandés.


Commencer à mettre de l'argent en commun
Une fois le compte créé, tous les membres peuvent déposer de l'argent sur le compte : une avance sur leurs futurs achats. La somme des dépôts de chacun permet de réaliser la 1ère commande. Plus ces dépôts sont importants, plus la commande sera fournie.

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Première commande


Il est fortement conseillé de passer la 1ère commande auprès d'un grossiste afin que le terme "épicerie" porte bien son nom, c'est-à-dire que la majorité des produits de base se retrouvent en rayon et que chaque membre y trouve un peu son compte et puisse faire des premiers achats. Après la 1ère commande chacun.e pourra aller chercher ce qui lui manque.

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